Chronologie de la vie de Karol Szymanowski (1882-1937):

1882. Karol Szymanowski naît le 3 octobre au manoir de Tymoszówka, à 300 kilomètres au sud-est de Kiev, dans une partie de l’Ukraine appartenant à la Pologne jusqu’à ce que la Russie s’en empare au moment du partage de 1793.

1895. À l’Opéra de Vienne, Lohengrin (sixième opéra de Wagner, et le troisième de ses dix opéras principaux) détermine la vocation musicale de Szymanowski.

1901. Après avoir étudié à l’école de musique de Gustav Neuhaus à Elisavetgrad, Szymanowski prend, à titre privé, des leçons de contrepoint et de composition avec Zygmunt Noskowski. Il écrit ses premiers opus : Neuf Préludes pour piano, Six Mélodies d’après Tetmajer.

1904. Rencontre d’Artur Rubinstein, qui défendra aussitôt sa musique dans le monde entier, de même que Paweł Kochański, connu quelques années plus tard. Kochański sera « le » violoniste de Szymanowski, dont la sœur Stanisława sera « la » voix.

1905. Avec le compositeur et chef d’orchestre Grzegorz Fitelgerg, les compositeurs Ludomir Różycki et Apolinary Szeluto, Szymanowski fonde à Berlin la Société d’édition des jeunes compositeurs polonais, afin de promouvoir la jeune musique polonaise. Le prince Władysław Lubomirski leur accorde un soutien financier. La « Jeune Pologne en musique » connaîtra, comme groupe, une existence éphémère. Son premier concert a lieu à la Philharmonie de Varsovie en 1906 : Fitelberg crée l’Ouverture de concert de Szymanowski, très marquée par Richard Strauss.

1910-1912. Voyages en Italie et en Sicile, décisifs pour l’évolution ultérieure de Szymanowski. Il essaie de faire carrière à Vienne, ainsi que Fitelberg, qui dirige à l’Opéra. Un contrat d’exclusivité est signé avec Universal Edition. Sa période « straussienne », également influencée par Reger, atteint son apogée avec la Deuxième Symphonie et la Deuxième Sonate pour piano.

1913. Le Prélude à l’après-midi d’un faune et Petrouchka, présentés à Vienne par les Ballets russes, ouvrent à Szymanowski de nouveaux horizons. Il quitte définitivement la capitale autrichienne.

1914. Fin mars, Szymanowski, qui va désormais assumer son homosexualité, se rend en
Italie, en Sicile, en Algérie et en Tunisie, à Paris, et enfin à Londres, où il assiste à des représentations des Ballets russes qui achèvent de le détourner de la mouvance straussienne. Rencontré à cette occasion, Stravinski le fascine.

1914-1917. Le conflit mondial oblige Szymanowski à rester à Tymoszówka ou à limiter ses déplacements dans la zone russe. Il entre dans sa période « impressionniste », écho de son attirance pour l’Orient et l’Antiquité, qu’inaugure la version avec orchestre des Chants d’amour de Hâfiz. Ainsi naissent Mythes pour violon et piano, Métopes et Masques pour piano, la Troisième Symphonie , le Premier Concerto pour violon . Les œuvres pour violon révèlent des perspectives radicalement nouvelles.

1917. La Troisième Sonate pour piano, le Premier Quatuor reviennent à la musique pure, alors que les Chants du muezzin passionné raviveront, en 1918, le désir d’Orient. À l’automne, la révolution bolchévique contrain les Szymanowski à quitter leur domaine et à s’installer à Elisavetgrad.

1918. La Pologne recouvre enfin son indépendance. L’ancien sujet du tsar devient citoyen d’un pays libre. En 1919, le pianiste Ignacy Paderewski signera le traité de Versailles en tant que président du Conseil.

1919. Les Szymanowski rentrent définitivement en Pologne. Le compositeur devient un musicien « national », puisant principalement son inspiration dans le folklore des Tatras. En 1921, les cinq mélodies de Słopiewnie tenteront de retrouver l’esprit du polonais archaïque.

1921-1922. Avec Kochański et Rubinstein, Szymanowski se rend deux fois aux États-Unis.

1922. La Revue musicale organise un concert consacré à Szymanowski, qui se fait un nom dans les milieux musicaux et sera désormais régulièrement joué à Paris. À Varsovie, il écrit dans de nombreux journaux pour défendre une musique polonaise engagée dans la modernité.

1925. Achèvement des Vingt Mazurkas, qui font de Szymanowski le successeur de Chopin. Le Stabat mater, terminé en 1926, réalise la synthèse entre la tradition religieuse polonaise et la nouveauté du langage.

1926. L’Opéra de Varsovie crée Le Roi Roger, relecture très personnelle des Bacchantes d’Euripide, esquissé en 1918 et achevé en 1924, dernier témoignage du Szymanowski « impressionniste ».

1927. Szymanowski est nommé directeur du Conservatoire de Varsovie, où il doit combattre l’hostilité acharnée des milieux conservateurs. Il démissionnera en 1929.

1929. Szymanowski soigne sa tuberculose dans des sanatoriums, à Edlach puis, surtout, à Davos, où il reste neuf mois.

1930. Szymanowski est nommé recteur de l’École supérieure de musique issue de la transformation du Conservatoire; il démissionnera en 1932. Se partageant entre Varsovie et les Tatras, il loue le chalet Atma, à Zakopane, son premier domicile fixe depuis le départ d’Ukraine.

1931. Achèvement du ballet montagnard Harnasie , la seule œuvre où Szymanowski reproduise littéralement des éléments du folklore des Tatras.

1932. À court d’argent, Szymanowski compose à son usage sa Symphonie concertante , qu’il interprétera, jusqu’en 1935, dans toute l’Europe, malgré un épuisement dû aux progrès de la maladie. À Paris, il la jouera en 1934 sous la direction de Pierre Monteux.

1933. Max Eschig devient l’éditeur des œuvres de Szymanowski.

1934. La mort de Kochański, emporté à New York par un cancer du foie trois mois après avoir créé à Varsovie le Second Concerto pour violon , affecte profondément Szymanowski.

1935. En décembre, Szymanowski part soigner sa tuberculose à Grasse. Il ne reverra plus Atma. Les Deux Mazurkas op. 65 de 1933-1934 constituent son ultime opus achevé : il cesse de composer.

1936. La première parisienne de Harnasie, dans une chorégraphie de Serge Lifar, est le dernier succès de Szymanowski, qui regagne Grasse. Son état s’aggrave, il parle et se nourrit avec difficulté, également atteint d’une tuberculose de la gorge.

1937. Szymanowski est transporté à Lausanne, où il meurt le 29 mars, quatre jours après son arrivée, veillé par sa sœur Stanislawa et sa secrétaire Leonia Gradstein.



A l’occasion du 130ème anniversaire de la naissance de Karol Szymanowski, la Salle Pleyel accueille le London Symphony Orchestra avec un programme dédié à ce compositeur polonais singulier. Le concerto pour violon n°1 et la Symphonie n°3 « Chant de la nuit » sont des œuvres jumelles achevées durant la guerre (1916) alors qu’il revit en imagination les éblouissements de ses voyages en Sicile et au Maghreb.

Les 1er et 2 Mai, Peter Eötvös (qui remplace Pierre Boulez) dirige ces partitions rarement jouées et porteuses d’une émouvante intensité. A ses côtés, les deux violonistes Christian Tetzlaff et Nikolaj Znaider mettent en regard le Concerto pour violon n°1 de Szymanowski, considéré comme l’un des premiers concertos de la musique moderne et le Concerto pour violon n°2 de Bartók, œuvre expressionniste aux multiples univers sonores.

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Concerto pour violon et orchestre n° 1 op. 35
Composition: 1916.
Création: 1er novembre 1922, Varsovie, Józef Ozimi ński (violon), Emił Młynarski (direction).
Effectif: 3 flûtes (dont piccolo), 3 hautbois (dont cor anglais), 3 clarinettes, clarinette basse, 3 bassons (dont  contrebasson), 3 cors, 3 trompettes, 3 trombones, tuba, timbales, triangle, tambour de basque, petit tambour, cymbales, grosse caisse, glockenspiel, célesta, piano, 2 harpes, cordes.
Durée : environ 25 minutes.

D’une même durée que la Symphonie n° 3, le Concerto pour violon n° 1 en constitue le pendant: autre « Chant de la nuit », autre « Poème de l’extase ». Sans le confirmer, Szymanowski n’a jamais nié avoir été inspiré par le poème « La Nuit de mai » de Miciński. Union avec une déesse, noces panthéistes, « orgie nocturne », « ronde joyeuse » : encore une musique capiteuse et luxuriante. Le Concerto défie lui aussi les lois du genre, plutôt « œuvre symphonique pour assez grand orchestre avec violon solo qui fait l’effet d’un concerto ». Ici encore, les différentes parties s’enchaînent, se fondant les unes dans les autres : les repères se brouillent, l’auditeur s’immerge dans un flux musical continu. Szymanowski pousse plus loin encore que dans la Symphonie le travail structurel et thématique.

Nous voici loin des concertos virtuoses du siècle précédent, même si la partie de violon a ses difficultés : on ne peut guère penser qu’à celui de Delius, composé la même année. Le rapport entre le soliste et l’orchestre est bouleversé, comme si le premier incarnait l’homme et le second la nature. Au dialogue parfois conflictuel de la tradition, Szymanowski substitue un échange fusionnel, sans que l’orchestre absorbe le soliste : « Le violon est toujours au-dessus ! C’est mon plus grand triomphe. » Il est vrai que l’effectif de la Symphonie s’est allégé, la pâte sonore aussi : Szymanowski, dont la virtuosité atteint ici son apogée, semble parfois composer pour un orchestre de solistes.


Le Concerto ne serait pas ce qu’il est sans Paweł Kocha ński, le dédicataire, un des premiers violonistes de son temps, véritable frère en musique. Au compositeur pianiste, il a révélé les secrets de son instrument : à partir des trois Mythes de 1915, Szymanowski a écrit avec lui et pour lui ses œuvres pour violon. Les effets qu’on peut en tirer, harmoniques, jeu sul ponticello, glissandi, tremolando servent à des fins expressives, constituent la substance même de la musique. Ce violon planant souvent dans le suraigu, c’est aussi celui de Kochański. Mythes avait ainsi ouvert des perspectives insoupçonnées : « Paul et moi avons créé dans Mythes et dans le Concerto une nouvelle façon de jouer du violon, qui a fait date. » Ces effets, Szymanowski les réserve également aux cordes de l’orchestre, qui sonne du coup de façon très spécifique, plus encore dans le Concerto, où le soliste en est relativement avare, que dans la Symphonie – l’introduction orchestrale, en particulier, bruissant de chants d’oiseaux préfigurant Messiaen, reste unique en son genre.

Didier van Moere

 


Symphonie n° 3 « Chant de la nuit », pour ténor (ou soprano), chœur mixte et orchestre,  sur un texte de Djalâl al-Din al Rûmi op. 27   
Composition: 1914-1916.
Création: Lviv, 3 février 1928, Stanisława Szymanowska (soprano), Adam Sołtys (direction).
Effectif: flûte piccolo, 3 flûtes, 3 hautbois, cor anglais, 4 clarinettes, clarinette basse, 3 bassons, contrebasson, 6 cors, 4 trompettes, 4 trombones, tuba, timbales, glockenspiel, triangle, grosse caisse, tambour de basque, petit tambour, cymbales, tam-tam, célesta, 2 harpes, piano, orgue, cordes.
Durée: environ 25 minutes.

Inspirée par un poème de Rûmi, la  Symphonie n°  3 témoigne de l’attirance de Szymanowski pour l’Orient. Il avait découvert le Persan, père de la mystique soufie et fondateur de l’ordre des derviches tourneurs, dès 1905, dans l’adaptation du poète Tadeusz Mici ński, qui trouvait chez Rûmi un écho de sa vision du monde. À son tour, il célèbre l’union de l’homme et du divin, lorsque l’obscurité dévoile ses mystères. « Chant de la nuit  » et « Poème de l’extase »: on pense à Scriabine  – à celui de  Prométhée  aussi, par la présence du chœur et le rôle dévolu au piano, même s’il n’accède pas au statut de soliste. La Symphonie  n’en est pas vraiment une  : « On pourrait l’appeler poème symphonique. » Un seul mouvement, d’une vingtaine de minutes : Szymanowski concentre toujours à l’extrême.

Trois parties ne s’en distinguent pas moins. Le Moderato assai initial, où deux groupes thématiques s’exposent et se développent alors que le ténor et le chœur chantent le texte, fait entrer l’initié dans la transe mystique. L’orchestre joue seul (chœur à bouche fermée) le  Vivace  scherzando , dont la musique orientalisante ramène à la réalité. Le  Largo rappelle les voix  : « Tout est si calme – les autres dorment… » Il retraite les éléments de la première partie, avec, aux cordes, un thème exprimant une  Sehnsucht (nostalgie) aux accents tristaniens. La fin revient à l’immobilité frémissante du début. À travers une liberté rigoureusement organisée, la partition propose une conception nouvelle du temps musical, fondée sur d’incessantes variations agogiques et rythmiques. Szymanowski déploie aussi toute sa science d’un orchestre aux sonorités à la fois luxuriantes et subtiles, où le Ravel de Daphnis et Chloé tend la main au Schönberg des Gurrelieder , dans une écriture où le chromatisme post-wagnérien se mêle aux tons entiers sans que la tonalité se dissolve totalement.

La Troisième Symphonie  échappe aux facilités de l’exotisme : si les motifs de la partie centrale se souviennent du Maghreb, ils révèlent surtout d’intimes parentés avec les modes orientaux. L’Orient est à Szymanowski ce que l’Espagne est à Debussy : ne sent-on pas ici, d’ailleurs, comme dans Iberia , « les parfums de la nuit  » ? La partition ne relève pas du souvenir de voyage – même si certains associent son érotisme à une homosexualité désormais exclusive. La nostalgie y est transcendée, muée en un rêve d’Orient.

Didier van Moere

 


Ressources: www.KarolSzymanowski.pl, Salle Pleyel

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