Depuis mai 1946, Cannes propose dix jours de magie sur grand écran. Cette année, du 16 au 27 Mai, le Festival International du Cinéma célèbre sa 65e édition.

 

L’APGEF remercie chaleureusement notre correspondante Joanna Kujawska pour la mise à disposition de 5 articles de fond publiés en 2011 relatant le parcours d’artistes polonais contemporains de renommée internationale. Cet écrit intitulé “Cannes 2011 – les marches vers la Lumière”, faisant notamment un focus sur la cinéaste Urszula Antoniak, a été publié dans les ECHOS DE POLOGNE n°121 en Juin 2011 et figure sur notre site avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Rendez-vous incontournable des cinéastes et cinéphiles du monde entier (35.000 professionnels et  4.500 journalistes présents en 2011), cet événement très médiatique incarne la consécration d’un art et d’une industrie. Le cinéma rend visible l’invisible, il agit sur notre conscience et oblige à percevoir. Alliant la narration et le mouvement, il traite de notre rapport au monde et de notre relation à autrui.

En 2011, Robert de Niro assurait la présidence du jury. La comédienne Mélanie Laurent, Espoir Féminin 2007, endossa le rôle de maîtresse de cérémonie, Bernardo Bertolucci reçut une Palme d’or d’honneur pour l’ensemble de son œuvre. Woody Allen inaugura le festival avec Minuit à Paris (hors compétition). Le top départ donné, les 50 projections se sont enchainées rythmées par la montée des marches sous le crépitement des flashs des photographes.

Un siècle de cinéma

Auguste et Louis Lumière

L’histoire du cinéma remonte aux expérimentations du XIXe siècle sur la capacité de l’œil à conserver une image. Le praxinoscope relève le défi: donner l’illusion du mouvement. Un théâtre optique ouvre au musée Grévin et présente au public enthousiaste des dessins animés, les pantomimes lumineuses. L’invention du cinématographe par les frères Lumière (1895) marque un tournant: le cinéma est né. L’une des premières projections est L’Entrée du train en gare de La Ciotat. Durant 50 secondes l’illusion opère: le train s’avance vers un public effrayé. Rapidement, le cinéma gagne une place importante. Les productions Pathé, Gaumont se développent. En 1902, Ferdinand Zecca réalise le premier peplum: Quo Vadis? tiré du célèbre roman de Henryk Sienkiewicz, prix Nobel Littérature. La même année la première science-fiction voie le jour: Le Voyage dans la lune de Georges Méliès. Ce film muet de 14 minutes emploie des effets spéciaux inédits.

Au XXe siècle chaque décennie voit naître des chefs d’œuvres de genres différents. Arrivent les ancêtres du western (Le vol du grand rapide E.S. Porter 1903) et du policier, dans les années 1920 Fritz Lang signe le film réaliste Métropolis, le seul dans l’histoire à être classé au patrimoine de l’UNESCO. Buster Keaton, Charlie Chaplin et les frères Marx amusent et attendrissent. Greta Garbo et Marlène Dietrich, deux étoiles parmi d’autres font le lien entre cinéma muet et parlant. Car à partir de 1927 le cinéma parle. A une soif d’émotion forte, la production américaine répond avec King Kong tandis qu’Alferd Hitchcock développe des intrigues dramatiques qui glacent le sang. L’après-guerre chante l’amour et la liberté avec Les Enfants du Paradis de Marcel Carné dont Turk dira «Ce film aura été un contrepoison patriotique à la défaite militaire». Suivent les 140 westerns de John Ford. Le film noir est représenté par Howard Hanks (Les hommes préfèrent les blondes), viennent la comédie de Frank Capra, le réalisme de Vittorio de Sica. Le genre musical met en scène Gene Kelly dans Chantons sous la pluie (1952), surgissent des figures rebelles et insoumises comme celles, incarnées par James Dean dans La fureur de vivre (N.Ray 1955), Jean-Luc Godard signe en 1960 l’emblématique A bout de souffle avec Belmondo. Suivent des films à l’ambiance électrique. Martin Scorsese aborde la recherche de l’identité, la culpabilité, la violence. La science-fiction américaine déploie ses moyens, 2001 l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick sort en 1968, Orange mécanique perturbe son public en 1971. Succède la saga du Parrain (1972 et 74) puis Apocalypse Now de Francis Ford Coppola explose Cannes en 1979. L’image de synthèse fait irruption en 1980 dans Jurassic Park.

Au cours des années 1980, le cinéma polonais se taille une place parmi les grands: Andrzej Wajda, Jarzy Skolimowski, Krzysztof Kieslowski font parler les blessures et les cicatrices du réalisme social. En 1999 Matrix propose un monde virtuel comme moyen de contrôle de l’humain. James Cameron marque une nouvelle étape en inaugurant le cinéma 3D. Le cinéma numérique remodèle et élargit le réel, d’autres réalisateurs, notamment David Lynch ou Wim Wenders (Pina 2011) s’en sont inspirés. Au cours des ans, le cinéma n’a cessé de se renouveler.

 

Le plus célèbre des festivals

Le Festival de Cannes nait en 1939 sous l’impulsion de Philippe Erlanger, directeur de l’Association Française d’Action Artistique. Cette année-là, Mostra de Venise créée en 1932, se discrédite par ses tendances fascisantes, la France refuse d’y participer. La première édition du Festival de Cannes, programmée pour septembre 1939 sous la présidence de Louis Lumière, sera différée à cause de la guerre à l’année 1946. Dès sa première édition en présence d’Alferd Hitchcock et de Jean Cocteau (La Belle et la Bête avec Jean Marais), chaque festival accueille des monstres sacrés du 7e art. L’apogée est sans doute la 33e édition en 1979, où se tiennent simultanément en haut des marches Francis Ford Coppola, Federico Fellini, Milos Forman, John Huston, Luigi Comencini, Volker Schloendorff, Werner Herzog et Andrzej Wajda. La présence des talents du cinéma polonais est à Cannes presque légendaire. Dès 1946, la sélection des Courts Métrages fait une place d’honneur aux films sur le patrimoine culturel national: Les Mines de Wieliczka (1946) de Jaroslaw Brzozowski, La Vieille Ville de Varsovie (1954) de Jerzy Bossak. Le long-métrage polonais entre en compétition en 1957 avec Le Canal d’Andrzej Wajda. Le célèbre cinéaste y est récompensé d’une Palme d’Or pour L’Homme de Fer (1981), premier film du festival à bénéficier des commentaires politiques (New York Times). Les réalisations de J.Kawalerowicz, Andrzej Munk, Wojciech Has, Andrzej Zulawski concourent pour les récompenses. En 1978, Skolimowski reçoit le Grand Prix du Jury pour The Shout. Krzysztof Zanussi obtient cette même récompense en 1980 pour La Constante, Krzysztof Kieslowski figure dans le Palmarès 1991 avec le Prix de la Critique Internationale pour la Double Vie de Véronique. En 2002 Roman Polanski reçoit une Palme d’Or pour le bouleversant récit du drame de la destruction de Varsovie au travers du destin de Szpilman, Le Pianiste. Un travail de prise de vue remarquable de l’opérateur Janusz Kaminski est récompensé du prix Vulcain de l’Artiste-Technicien pour Le Scaphandre et le Papillon de Julian Schnabel (2007). En 2010 le réalisateur londonien Pawel Pawlikowski reçoit le prix Media du Talent Européen pour son projet de long-métrage de grande qualité et à fort potentiel européen Sister of Mercy.

Les instantanés du festival

Certains film exaltent, d’autres déçoivent, mais chaque sélection dégage une tendance. Cannes 2010 contait des histoires universelles et l’espoir de retrouver la paix avec soi-même. Le cru 2011 a imposé une orientation pesante mettant au centre de l’attention l’enfant, témoin et victime du désarroi et de la cruauté de l’adulte. Polisse de Maïwenn (Prix du Jury) dévoile le quotidien des policiers écorchés-vifs de la brigade parisienne des mineurs. Le gamin au vélo des frères Dardenne (Grand Prix) raconte le chagrin et la colère d’un enfant rejeté par un père bien décidé à refaire sa vie seul. Michael de Marcus Schleinzer traite d’une histoire sombre de séquestration et de torture sexuelle d’un enfant par un pervers pédophile. We need to talk about Kevin de Lynne Ramsay narre le puissant malaise devenant un enfer intérieur d’une mère face à la personnalité meurtrière de son fils. Sleeping Beauty, tel un conte pour adultes, aborde la mise à l’épreuve de l’intégrité d’une jeune étudiante monnayant sa passivité érotique, livrée à la libido trébuchante d’hommes menacés par le spectre de la vieillesse. L’apocalyptique tableau vivant Mélancholia de Lars von Trier, accompagné par la musique de Tristan et Isolde de Wagner, est simultanément un appel de détresse et un hymne à la vie.

Code Blue – la poésie acerbe d’Urszula Antoniak

Code Blue, d'Urszula Antoniak

Code Blue, d’Urszula Antoniak

Le film d’Urszula Antoniak est un électrochoc. « Code blue » désigne l’état critique d’un patient. D’emblée nous sommes introduits dans un univers silencieux et aseptique. De l’écran émane presque une odeur de l’hôpital. Marian, infirmière austère et dépourvue de vie personnelle se dévoue aux soins palliatifs. Telle une incarnation de Deus ex Machina, elle s’autorise l’euthanasie selon ses propres calculs. Mais, un artéfact inattendu fait irruption et redistribue les cartes. D’abord, un geste médical de trop fait tache rouge dans cet univers immaculé. Puis, une rencontre fortuite produit l’irruption violente des pulsions sexuelles extrêmes. Entre la fascination et l’effroi, Marian est confrontée à ses émotions refoulées. Le choc d’un voyeurisme involontaire, la soumission à une violence sadique, seront les jalons de la découverte de soi. Code blue est un film poignant sur l’anesthésie émotionnelle et l’inadaptation à la vie avec les autres. Il n’est pas la première réalisation d’Urszula sur la solitude. Dans Rien de personnel (2008), elle montre la solitude comme choix libérateur. Le suicide symbolique qu’est la rupture complète avec sa vie passée, le geste de tout jeter pour ne rien posséder, précède la décision d’aller avec détermination vers un avenir inconnu. Née à Czestochowa dans une famille ouvrière, c’est à travers le loisir préféré de son père qu’Urszula Antoniak fait connaissance avec le cinéma. Diplômée en Production Radio/TV de l’Université de Katowice, elle part en début des années 1980 pour Amsterdam, apprend le néerlandais, étudie la réalisation. Elle y rencontre l’homme de sa vie Jacek Luter Lenartowicz. Le charismatique poète, musicien (groupe rock Tilt), éditeur et scénariste meurt d’un cancer en 2004. « Comme rejetée par la mer », Urszula Antoniak reprend la vie et débute le long-métrage. Sa forme d’expression pure et minimaliste dévoile une véritable poetesse du scenario et de l’image.

Palmes de la récompense

The Three of Life, de Terrence Malick

Le film-mystère et tant attendu The tree of the life de Terrence Malick obtient la Palme d’Or. Ce voyage intersidéral place deux dimensions de l’espace-temps sur une même portée. Sur un fond de panthéisme Terrence Malick met en scène le conflit intergénérationnel et la vie bouleversée d’une famille du Texas des années 50. La musique magistrale du talentueux compositeur français Alexandre Desplat (entre autres films Le Discours d’un roi) participe de la narration lente d’un drame familial et d’une quête de sens, rapprochés de la beauté minérale des phénomènes naturels.

 Le film en noir et blanc et muet, The Artiste situé à Hollywood en 1927, met en scène une vedette du cinéma déchue par l’arrivée des films parlants. L’excellent Jean Dujardin reçoit le Prix d’Interprétation Masculine. Malgré ses propos par rapport à Hitler jugés déplacés, Lars von Trier voit sa comédienne Kristen Dunst récompensée par le Prix d’interprétation féminine.

 L’un des moments les plus palpitants de cette 64e édition est marqué par le film d’action turbocompressée Drive de Nicolas Winding Refn (Prix de la mise en scène) que l’on peut sans hésiter classer dans la catégorie du meilleur hémoglobine-story.

Hormis la compétition officielle, d’autres récompenses comme Prix Un Certain Regard, Prix de la Cinéfondation, Caméra d’or, Prix Courts métrages, Prix de la Quinzaine des réalisateurs célèbrent les multiples talents. Cannes a de nouveau révélé, surprit, fait rêver et fabriqué de merveilleux souvenirs.

 

JOANNA KUJAWSKA


Ressource AFP:

A 81 ans, Gilles Jacob est Le Monsieur Festival de Cannes depuis 35 ans. D’abord délégué général puis président depuis 2001, il a fait de Cannes le plus gros événement du cinéma mondial. A l’occasion des 65 ans du Festival, il partage certains de ses souvenirs et sa vision de la Croisette, où “en voyant les plus beaux films du monde, on a envie soit de faire du cinéma, soit de faire des films, soit d’en voir, soit d’en parler.”

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