La Pologne a engagé un plan de modernisation de ses forces armées qui prévoit une enveloppe de 40Mds€ sur la période 2013-2022 pour notamment renouveler sa flotte de sous-marins, acquérir hélicoptères et drones et se doter d’une défense aérienne. La part du PIB polonais alloué à la défense est l’une des plus importantes des États membres de l’UE (1,95% du PIB en 2013, soit environ 8Mds€). Le ministre polonais des Affaires étrangères Radoslaw Sikorski déclare en juin 2014: “Un contingent renforcé de militaires américains et européens doit être déployé en Pologne”. La Pologne, un acteur de la défense européenne: cette série issue du dossier stratégique de la lettre de l’IRSEM 3-2014 est publiée sur notre site avec l’aimable autorisation de Barbara Jankowski que nous remercions très chaleureusement. Une traduction en polonais a été réalisée par le Centre de Civilisation Française et d’Etudes Francophones.


Par le Général de division (2S) Maurice de Langlois, IRSEM, Directeur du domaine sécurité européenne et transatlantique.

Après la signature du partenariat stratégique le 28 mai 2008 entre la France et la Pologne, il semblait bien que la dynamique lancée par le Président Nicolas Sarkozy en Pologne marquait un nouveau départ pour les relations bilatérales entre les deux pays.

Ce rapprochement s’appuie d’abord sur une analyse des questions de sécurité internationale qui est voisine et a été rappelée dans les deux livres blancs nationaux parus respectivement en avril 2013 pour la France et en juin 2013 pour la Pologne. Ensuite la France et la Pologne ont l’avantage commun et peu partagé par les autres Etats européens, de disposer d’une chaîne décisionnelle extrêmement rapide et efficace : la décision de lancement d’une opération peut s’affranchir de l’autorisation préalable du parlement français ou de la diète polonaise. Ceci se conjugue à un volontarisme politique et budgétaire tout à fait particulier en matière de défense, qui contribue à leur rapprochement. La Pologne garantit en effet, depuis une loi votée en 2001, un budget de défense équivalent à 1,95% de son PIB.

Cependant, depuis 2008, malgré des rencontres régulières et une volonté de développer les différents domaines de coopération, à savoir la défense, l’énergie et la culture, force est de constater que les progrès ont été bien maigres. Le retour plein et entier de la France dans l’OTAN en 2009 et la signature du traité de Lancaster House en 2010 ont été perçus par la Pologne d’une manière contrastée et auraient à l’époque mérité plus d’explications, au moment où ce pays cherchait à soutenir le développement de la politique de sécurité et de défense commune. Cela a été particulièrement ressenti pendant la présidence de l’Union européenne par la Pologne au deuxième semestre 2011, où elle a eu le sentiment de ne pas être suffisamment soutenue par la France.

Ce n’est qu’à partir de juillet 2012, date du premier déplacement du nouveau ministre de la défense Jean-Yves Le Drian en Pologne, que la France a manifesté sa volonté de donner une réalité concrète au dialogue stratégique. Cette volonté a été portée au plus haut niveau. Ce ne sont pas moins de neuf rencontres des ministres de la défense, six des chefs de gouvernement et six des Présidents de la République (dont deux visites d’Etat) qui ont eu lieu depuis, fréquence rarement atteinte dans un cadre de relations bilatérales.

Une lettre d’intention (LoI) cadre sur la coopération en matière de défense a été signée le 7 mai 2013. Elle fixe les orientations politiques sur notre souhait de contribuer au renforcement de la sécurité de l’Europe, sur l’intensification de la coopération militaire et le développement de la coopération en matière d’armement. Ces orientations, couvrant les domaines opérationnels, doctrine, armement et industrie, sont ensuite déclinées progressivement dans des LoI spécialisées.

Au coeur de cette dynamique, à l’initiative de la délégation aux affaires stratégiques, s’est instauré un dialogue stratégique établi sur un rythme semestriel de réunions regroupant des décideurs et des experts des deux capitales. Pour la France, le secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, les affaires étrangères, le cabinet du ministre de la défense, l’état-major des armées, la délégation aux affaires stratégiques et la direction générale de l’armement font partie de ces rencontres régulières. Il a par ailleurs été décidé de décliner ces consultations au niveau expert, de manière à développer les liens entre les deux administrations, ainsi que de favoriser une meilleure connaissance mutuelle des posi-tions nationales et l’émergence d’initiatives communes.

Enfin, se sont tenues le 29 novembre 2013 à Varsovie les premières consultations intergouvernementales annuelles entre les deux gouvernements, en présence du président de la République. Un programme de coopération(1) très détaillé a été signé à cette occasion. Il concerne principalement la sécurité et la défense, les infrastructures, l’énergie et l’environnement, la santé, la justice, l’éducation, la recherche et la politique de voisinage. Dans le domaine de la sécurité et de la défense, l’accent est mis sur le lancement d’initiatives communes à porter au niveau de l’UE dans le cadre de la politique de sécurité et de défense commune et de l’OTAN, sans oublier le triangle de Weimar et le groupe de Visegrad.

On peut noter que le groupe de Visegrad, qui avait invité l’Allemagne et la France en mars 2013, représente un potentiel important pour le partenariat oriental.

Au sujet du triangle de Weimar, la première prise de tour d’alerte du groupement tactique (GTUE) Weimar au premier semestre 2013 est un signe fort. Cependant, les nombreuses propositions faites par les ministres de la défense et des affaires étrangères de la France, de l’Allemagne, de la Pologne, de l’Espagne et de l’Italie, qui se sont pour la première fois réunis sous format dit « Weimar + » le 15 novembre 2012, ne semblent pas déboucher sur des actions concrètes. A noter que si le côté France-Pologne était traditionnellement la partie faible du triangle de Weimar, le rapprochement entre ces deux pays permet un rééquilibrage important. Cependant l’intérêt semble aujourd’hui plus prononcé dans les capitales pour faire du bilatéral (France-Pologne, France-Allemagne ou Allemagne-Pologne) plutôt que de relancer une nouvelle dynamique Weimar, dont on ne sait pas trop quels pourraient en être les objectifs.

La concertation entre états-majors sur les engagements opérationnels extérieurs et sur la formation dans les armées est en pleine évolution. La très forte implication française (1200 soldats) dans l’exercice de l’OTAN, « Steadfast Jazz» de novembre 2013, qui s’est déroulé pendant une semaine sur le territoire polonais et a permis de développer l’interopérabilité de nos forces terrestres, a été saluée par tous les alliés, notamment la Pologne qui avait engagé de son côté 3000 soldats. Les Polonais sont engagés en Afghanistan (1800 depuis 2002), au Mali (EUTM avec 20 instructeurs) et en République Centrafricaine (Sangaris avec un C130, EUFOR avec une prévision d’environ 50 soldats) où ils côtoient leurs homologues français. En réponse à la crise ukrainienne, Paris a annoncé à ses partenaires la mise à disposition de ses AWACS auprès de l’OTAN, pour des missions de surveillance au-dessus de la Pologne et de la Roumanie, mais également sa volonté de renforcer la mission de police du ciel de l’OTAN dans les pays baltes, durant la prise d’alerte par la Pologne. Pour tirer le meilleur parti de ce déploiement de chasseurs français, Paris et Varsovie ont convenu d’assurer ce renfort depuis le territoire polonais (base de Malbork), ce qui permettra aux deux armées de l’air de s’entraîner ensemble et d’accroître leur interopérabilité. Outre la présence importante d’officiers polonais au Corps européen de Strasbourg dans le cadre de la montée en puissance de la Pologne en tant que nation-cadre (50 actuellement et 120 prévus en 2016), de nombreux échanges sont réalisés au niveau des états-majors nationaux et centres de doctrine.

L’intensification des réflexions capacitaires en commun et la recherche de partenariats au niveau recherche et industrie offre de nombreuses perspectives. La Pologne, qui nourrit une ambition spatiale, a signé en 2012 l’Accord d’adhésion à la Convention de l’Agence spatiale européenne (ESA), qui en fera le 20ème État membre. Elle est déjà impliquée dans les programmes du système EGNOS de navigation et au programme de surveillance de l’espace.

a-s-e

A l’occasion de la journée franco-polonaise à Varsovie sur la politique industrielle européenne, le 19 février 2014, l’Ambassadeur de France, Pierre Buhler, évoquait la possibilité pour la Pologne « de prendre la place qui lui revient dans cette Europe …car votre pays est un formidable réservoir de savoir-faire industriel, de potentiel technologique et de talent d’ingénierie »(2).

De nombreux rapprochements industriels autour de projets communs sont en cours et concernent Airbus Group, MBDA, le GICAT et DCNS. Ils sont basés sur trois LOI qui ont été signées le 29 novembre 2013 entre les deux ministres de la défense, Jean-Yves Le Drian et Tomasz Siemoniak. Elles concernent les secteurs naval (sous-marins et corvettes), aéroterrestre (hélicoptères et équipements terrestres) et aérospatial (spatial, avions ravitailleurs, avions de transport et défense sol-air). Les décisions que prendra la Pologne dans le cadre de son programme de modernisation des forces armées polonaises (24 milliards d’euros sur 10 ans) permettront de pérenniser ces rapprochements industriels et d’inscrire l’industrie polonaise au coeur de la consolidation de l’industrie européenne.

Au bilan, les efforts de rapprochement aux niveaux politique, opérationnel et industriel devraient rapidement porter leurs fruits, les intérêts mutuels devenant de plus en plus importants.

Notes de bas de page :

1. Partenariat stratégique franco-polonais. Programme de coopération : http://www.ambafrance-pl.org/IMG/pdf/Programme_de_cooperation_fr-pl.pdf
2. http://www.ambafrance-pl.org/Discours-prononce-a-la-reception

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