Un pays riche d’histoire et une économie dynamique
Un avenir « doré » lié à de gros efforts sur les infrastructures

 

L’APGEF remercie chaleureusement M. Stéphane Hild pour la mise à disposition de la “Lettre de Pologne” qu’il a écrite en 2008 à Varsovie. Cet écrit, livrant les réflexions et impressions de M. Hild sur le pays trois ans après qu’il ait été nommé Directeur Général de la Société Générale en Pologne, a été publié dans la revue L’INGENIEUR N°253 en Décembre 2008 et figure sur notre site avec l’aimable autorisation de l’auteur. M. Hild est actuellement Directeur Général de la Société Générale en Suisse.

Stéphane Hild, ECL 84

Après sa sortie de l’École Centrale de Lille et une coopération effectuée en Tunisie (il y rencontre sa future épouse polonaise en stage « terrain » dans le cadre de ses études de géographie à l’université de Varsovie), Stéphane Hild (84) débute à la Société Générale en septembre 1986 comme inspecteur (sorte de croisement entre auditeur interne et consultant en management).


La succursale de la Société Générale à Varsovie.

Après sept années à enchaîner des missions de trois à six mois aux « quatre coins » de l’Hexagone (Paris, Lille, Strasbourg, Nantes, Marseille), mais aussi à l’étranger (Athènes, Londres, Montréal), déménagement à Londres en 1993 avec toute la famille (Joanna, mon épouse, Alexandre deux ans, et Sébastien le petit dernier) pour rejoindre la City, le « graal » des financiers.

Mi 2001, soit huit années et trois postes à Londres plus tard, nous sommes de retour à Paris. Quatre années à peine pour poser les valises, c’est court, puisque nous partons au cours de l’été 2005 à Varsovie, où l’on vient de me proposer de prendre la direction de la succursale Société Générale (environ 200 personnes) ainsi que les fonctions de responsable pour le groupe en Pologne (3 000 personnes aujourd’hui). Pas si surprenant, puisque ma femme et moi avions en mi 2005 passé hors de France treize des vingt et une années depuis notre rencontre à Tunis !

CHOC CLIMATIQUE PUIS PROFESSIONNEL

En arrivant à Varsovie, notre premier véritable choc fut… climatique ! Mais pas dans le sens où on pourrait le penser : deux mois de soleil et de ciel bleu quasiment tous les jours, ce n’est forcément pas à cela que l’on s’attend en arrivant en Pologne. Pour être tout à fait franc, nous fûmes, quelques mois après, rappelés à la réalité, et de quelle manière, par un hiver particulièrement rude et des températures descendant jusqu’à -30 degrés à Varsovie en janvier/février 2006. Depuis, le réchauffement climatique est arrivé, avec notamment une quasi-absence de neige dans la capitale lors du dernier hiver.

Le second choc fut d’ordre professionnel. Même si j’avais déjà eu l’occasion, pour des raisons familiales, de me rendre à plusieurs reprises en Pologne, y compris avant la chute du mur de Berlin, c’était la première fois que nous y venions pour des raisons professionnelles. La première surprise fut la jeunesse de l’effectif de la succursale (une moyenne d’âge d’environ 35 ans), ainsi qu’une impression très favorable issue de l’excellent niveau et de la qualité professionnelle des jeunes polonais : rigueur, enthousiasme, sans parler des compétences linguistiques plus étoffées qu’en France (la langue de travail étant l’anglais, tous les employés sont au moins bilingues et la plupart sont trilingues).

Beaucoup d’employés, cadres ou pas, n’hésitent par ailleurs pas, après leur journée de travail, à suivre des cours du soir ou/et le week-end afin de s’enrichir et de progresser professionnellement.

Varsovie, aujourd'hui

PROCHE MAIS TRES DIFFERENTE

Des liens historiques, culturels et affectifs réels existent entre la Pologne et la France : je me souviens encore en 1981/1982, lors de ma première année à l’IDN, des quêtes organisées dans les files d’attente du restau U en faveur de la Pologne, alors que le général Jaruzelski venait de déclarer l’état de guerre. Attention pour autant à ne pas tomber dans la facilité : la Pologne peut s’avérer un pays piège pour nous Français, facile d’accès en apparence (ne surnomme-t-on pas parfois les Polonais « les Gaulois de l’Est » ?) , mais en réalité plus complexe. Le pays ne possédant de frontières naturelles ni à l’est ni à l’ouest (ni mer, ni montagne), la mentalité des Polonais a été façonnée par des siècles de résistance aux envahisseurs de tout poil. D’abord Tatars ou Turcs (tous les écoliers français connaissent les exploits de Charles Martel en 732 à Poitiers, mais combien ont entendu parler du roi de Pologne Jean III Sobieski qui bloqua les Turcs à Vienne et les empêcha de poursuivre leur route vers l’ouest ?), puis Suédois et Germaniques (les Chevaliers teutoniques, puis la Prusse et l’Allemagne nazie) ou Russes. Le rôle de l’Église en Pologne, par exemple, est très souvent mal compris en France. Le pays ayant été rayé de la carte pendant cent cinquante ans jusqu’en 1918, puis soumis à l’idéologie communiste/soviétique pendant quarante-cinq ans, l’Église a eu un rôle allant bien au-delà de la stricte dimension religieuse, en étant en quelque sorte le lieu de préservation de l’identité nationale et le refuge de la « polonité ».

À la gloire de Chopin, dans le parc de Lazienki.

Un autre exemple de malentendu est celui portant sur l’expression « saoul comme un Polonais », dont le sens paraît a priori évident à tous. Eh bien, peut-être pas tant que cela. L’expression remonte à l’épopée napoléonienne, alors que la Grande Armée comprenait de nombreux soldats étrangers, notamment polonais. En Espagne, une charge décisive des chevau-légers polonais de Kozietulski emporta en novembre 1808 le défilé de Somo-Sierra, gorge étroite défendue par de meurtrières batteries espagnoles et dont la prise ouvrait la route de Madrid. À l’empereur qui fit défiler le reste de sa garde devant les survivants de cette unité d’élite, des généraux français jaloux firent observer qu’ils étaient saouls. « Alors, messieurs, sachez être saoul comme des Polonais », leur rétorqua Napoléon, voulant ainsi illustrer la valeur de ces unités. Une signification réelle en somme à l’exact opposée de l’acception actuelle. Et ce fut bien de cent lanciers polonais que Napoléon choisit de composer sa garde pendant son exil sur l’île d’Elbe.

DYNAMIQUE ET OUVERTE SUR L’EUROPE

Aujourd’hui, l’économie polonaise est très dynamique, avec une croissance oscillant entre 5 % et 7 % depuis plusieurs années et un déficit budgétaire sous contrôle. L’inflation, après avoir atteint un point bas à 1,5 % en août 2007 est remontée à 4,2 %, les facteurs expliquant cette hausse étant les mêmes qu’ailleurs (matières premières et notamment pétrole, nourriture). La monnaie locale, le zloty, a connu, à l’instar de plusieurs autres monnaies d’Europe centrale, plusieurs années particulièrement fastes, s’appréciant de façon continue tant contre le dollar que contre l’euro. Ceci peut s’expliquer en partie par les volumes importants d’investissements directs étrangers (IDE) reçus par le pays au cours des dernières années (13,7 milliards d’euros en 2007 après 15,1 milliards en 2006). Les investisseurs y recherchent une main-d’œuvre d’excellente qualité, moins chère qu’en Europe de l’Ouest (le salaire moyen tourne aux alentours de 3 000 zloty soit environ 900 euros), mais surtout un accès au plus grand marché d’Europe centrale (la Pologne compte 38 millions d’habitants) ainsi qu’à l’ensemble du marché européen, depuis l’accession de la Pologne à l’Union européenne, en mai 2004.

Syrenka (la petite sirène), l’emblème de Varsovie.

Le chômage, qui était le gros point noir il y a encore trois ans, a fondu de façon vertigineuse, passant d’environ 18 % en septembre 2005 à 9,3 % aujourd’hui. Ce taux moyen cache en réalité de fortes disparités géographiques, puisque le plein emploi règne dans la capitale et dans les principales métropoles régionales (Cracovie, Wroclaw, Gdansk…) et que de fortes pénuries de main-d’œuvre se font même sentir dans certains secteurs d’activité, en raison notamment de la forte émigration récente vers le Royaume-Uni et l’Irlande. À l’inverse, le taux de chômage reste très élevé dans les régions orientales du pays, celles qui jouxtent la Russie, la Biélorussie et l’Ukraine. Une des principales explications est la mauvaise qualité des infrastructures de transport, ce qui décourage l’implantation des investisseurs à l’est du pays, les marchés d’Europe occidentale étant plus difficiles à atteindre.

UNE FORTE PRÉSENCE FRANÇAISE

Lazienki : le bien nommé Palais sur l’eau.

Pour sa part, la Société Générale a été une des premières banques à ouvrir une succursale sur place (1992) après le passage à l’économie de marché. Dans mon métier de banquier, j’accompagne nos grands clients multinationaux (français et étrangers) en finançant leur développement en Pologne, mais nous aidons aussi les grandes entreprises polonaises à se développer hors du pays (SG Polska
par exemple, cofinancé avec trois autres banques, la plus grosse acquisition jamais réalisée par une entreprise polonaise hors de Pologne). En plein débat sur les mauvaises performances du commerce extérieur français, il est intéressant de noter que si la France n’occupe, loin derrière l’Allemagne, qu’un rang moyen dans les échanges commerciaux avec la Pologne (le troisième pour les importations, le cinquième pour les exportations), les entreprises françaises ont su s’intéresser tôt au marché polonais et elles y sont très présentes, puisqu’elles occupent le premier rang en tant qu’investisseur étranger en Pologne, tous secteurs confondus. Parmi les secteurs dans lesquels les entreprises françaises ont la présence la plus forte, citons les télécoms (France Télécom a racheté l’opérateur historique TPSA, aujourd’hui deuxième plus importante société polonaise tous secteurs confondus), la grande distribution/distribution spécialisée (Auchan, Carrefour, Leclerc, Intermarché, Décathlon, Leroy Merlin, Go Sport…), la pharmacie (Sanofi Aventis, Servier…), l’hôtellerie (Accor, Louvre Hôtels – enseignes Campanile, Kyriad), le BTP (Vinci, Eiffage, Bouygues, RabotDutilleul…), les matériaux de construction (Lafarge, Saint-Gobain) et, bien sûr, le secteur financier (outre Société Générale, Crédit Agricole et BNP Paribas sont présents).

INFRASTRUCTURES : DOIT MIEUX FAIRE

Alors, un avenir tout rose ou plutôt tout doré (« zloty » signifie doré) pour la Pologne ? Peut-être, mais à condition que le pays sache surmonter quelques handicaps, dont le principal est justement le mauvais état des infrastructures de transport (route et rail principalement). Deux exemples significatifs, l’un dans le domaine routier, l’autre ferroviaire :

  • la Pologne compte aujourd’hui en tout et pour tout 650 km d’autoroutes, dont à peine 400 km ont été construits depuis 1989. Il est par exemple impossible aujourd’hui de relier Paris ou Lille à Varsovie uniquement par l’autoroute, le tronçon reliant la frontière polono-allemande à Varsovie via Poznan n’étant toujours pas achevé ;
  • autre exemple, il faut aujourd’hui 4 h 20 mn (meilleur temps) pour relier en train Varsovie à Gdansk (305 km), soit plus longtemps qu’avant la guerre (la seconde tout de même, pas la première !).

Ceci est bien regrettable, notamment pour l’expatrié qui souhaiterait être plus souvent à même de profiter de son séjour pour découvrir ce beau pays, et qui se retrouve contraint de passer plus de week-ends à Varsovie qu’il ne le souhaiterait.

Wilanow, un petit Versailles à Varsovie.

En effet, si Varsovie est une ville agréable à vivre (taille humaine avec son million et demi d’habitants, ville très verte et aérée), c’est loin d’être une des plus belles métropoles qu’il m’ait été donné de voir. Une raison simple à cela : la ville, après avoir été rasée à 99 % par les nazis pendant la guerre, fut reconstruite dans un style stalino-communiste pas toujours du meilleur effet. À l’inverse, des villes comme Wroclaw, Gdansk et surtout Cracovie, l’ancienne capitale, sont de véritables merveilles architecturales qui valent à elles seules le voyage en Pologne.

Mais ne perdons pas espoir, la situation en matière d’infrastructures devrait grandement s’améliorer d’ici à… 2013 pour au moins deux raisons :

  • tout d’abord, l’allocation de fonds structurels de près de 100 milliards d’euros par l’Union européenne pour la période 2007-2013, dont une bonne partie est précisément destinée à l’amélioration des infrastructures ;
  • ensuite, le choix fait par l’UEFA d’accorder l’organisation de l’Euro2012 de football à la Pologne et à l’Ukraine. Ne pas parvenir à compléter au moins les principaux axes est-ouest et nord-sud en temps et en heure serait certainement très mal vécu dans le pays. Connaissant la fierté qui anime les Polonais, ce serait à coup sûr ressenti comme un drame national. Mais c’est bien là que réside la principale raison d’espérer : l’histoire du pays l’a prouvé à maintes reprises, les Polonais ne se mobilisent jamais aussi efficacement que lorsqu’une contrainte extérieure les y pousse !

 

Stéphane Hild (Ecole Centrale Lille, Promotion 84)

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