Il faut au texte de messieurs Jacques Ardoino, Jean-Marie Brohm et Fabien Ollier, “Si Ioulia Timochenko n’est pas libérée, boycottons l’Euro 2012 de football !”, publié dans Le Monde à la date du 6 juin, une réponse immédiate. Au moment où se multiplient les articles sur le hooliganisme dans les tribunes des stades de football, je m’étonne de trouver une tribune dont les signataires se déchaînent, mêlant injures, mensonges et amalgames au nom de la liberté d’expression. Cet article est tout simplement honteux, et il ne suffit pas qu’il voisine avec le texte d’un fameux footballeur polonais [Zbigniew Boniek] pour que l’équilibre soit rétabli.

Je ne suis ni allergique aux critiques ni persuadé d’en savoir plus sur mon pays que ceux qui écrivent à son sujet. Mais j’ai la faiblesse de ne pas apprécier la malhonnêteté intellectuelle qui consiste à se servir de généralisations sans preuve à l’appui, d’amalgames, d’insinuations et de raccourcis fortement tendancieux. Et je souhaite le dire publiquement, car je viens d’un pays où ce même type d’écriture servait, il y a à peine un quart de siècle, des fins politiques exactement contraires aux thèses exposées. Et à ceci, je reste allergique !

J’apprends donc que, pour les auteurs, la Pologne est un pays qui “n’a pas réussi à satisfaire à [ses] obligations depuis la chute du Mur” (il faut vraiment avoir le culot et la malséance d’écrire ainsi !), un pays qui dépense un argent fou pour les stades quand l’Europe est en crise (quel manque de solidarité ! Mais ils ne disent pas que 20 % seulement des dépenses ont été affectés aux installations sportives et 80 % à la modernisation des réseaux routier, autoroutier, ferroviaire et aéroportuaire) et, en plus, il existerait des “malversations dans la construction des stades, affairisme et escroqueries” (c’est une diffamation qui demande des preuves). Je refuse également d’accepter l’idée déplacée que l’Euro 2012 serait le “symbole” de l'”ouverture à la démocratie” de la Pologne. Sincèrement, le pays n’a pas à prouver d’une telle façon son ouverture à la démocratie !

Il est bien évident que la situation déplorable et intolérable dans laquelle se trouve Ioulia Timochenko nous préoccupe, et non seulement à cause du sort qu’on lui réserve, mais aussi pour l’avenir de l’Ukraine. J’ai la prétention de considérer que la Pologne fait bien plus que tous les autres pour aider nos amis ukrainiens à sortir de l’impasse dans laquelle ils se trouvent. Une prétention que je peux prouver, faits à l’appui.

Car notre action se fonde sur l’expérience de la médiation durant la “révolution orange” [lors de l’hiver 2004-2005], du Partenariat oriental [l’accord d’association noué en 2009 entre l’Union européenne (UE) et six pays : l’Arménie, l’Azerbaïdjan, le Biélorussie, la Géorgie, la Moldavie et l’Ukraine] conçu avec la Suède, de l’assistance dans la préparation de l’accord d’association entre l’UE et l’Ukraine, dont l’entrée en vigueur signifierait pour celle-ci un pas irréversible dans la transformation de son système économique, social et juridique.

Seul le dialogue continu, auquel invite constamment le président polonais, Bronislaw Komorowski, permet à l’UE de garder de l’influence sur les évolutions internes en Ukraine, et les missions accomplies par les hommes politiques polonais poursuivent l’objectif de prévenir la dégradation du climat entre ces deux entités, tout comme d’éviter la rupture du dialogue entre autorités ukrainiennes et opposition. Ainsi, nous avons aidé celles-ci à trouver un compromis sur la nouvelle loi électorale. La visite, le 5 avril, de l’eurodéputé Pawel Kowal à Ioulia Timochenko a permis une amélioration de ses conditions de détention. Le ministre des affaires étrangères, Radek Sikorski, a annoncé le 6 juin la gratuité des visas délivrés par la Pologne aux Ukrainiens. Enfin, l’ex-président polonais Aleksander Kwasniewski, heureux facilitateur durant la “révolution orange”, a entamé le 11 juin, avec l’ancien président irlandais du Parlement européen Pat Cox, une mission d’observation du procès en cassation de Ioulia Timochenko.

Quoi qu’il en soit, le recours à la désinformation et à l’offense gratuite dont les auteurs de la tribune font preuve n’est sûrement pas le modèle à suivre pour défendre Mme Timochenko. C’est précisément le contraire, à savoir la vérité des faits, l’équité, le respect de la présomption d’innocence, la garantie des droits de l’accusée, que nous sommes tous dans le droit et l’obligation d’exiger. C’est pourquoi leur rhétorique haineuse dessert la cause qu’elle prétend défendre.

Et comment comprendre la phrase assassine : “L’UE, dont fait partie la Pologne, ne peut en aucun cas accepter en son sein l’existence et la persécution de prisonniers politiques” ? N’est-ce pas quasiment une imputation que la Pologne fait le contraire ? L’on conviendra que c’est aller assez loin.

Je ne connais pas les auteurs de ce pamphlet, ce qui ne joue pas en ma faveur, car ils doivent être des gens dotés de compétences rares, étant donné la certitude avec laquelle ils se prononcent, non seulement au sujet des sports, mais aussi des infrastructures, de la crise financière, de l’histoire contemporaine de l’Europe et tant d’autres. Si je les connaissais, je les aurais certainement priés de satisfaire ma curiosité et mon ignorance, en demandant quelle personnalité polonaise avait “l’impudence de dénoncer les menaces de boycottage politique lancées par certaines personnalités européennes comme “pratique de guerre froide”” ? !

Je tire mon chapeau devant l’intransigeance dont ils font preuve, aussi j’observerai avec intérêt s’ils vont défendre avec le même zèle les droits de l’homme dans le cas des autres grandes manifestations sportives qui nous attendent dans les prochains mois et années. Malheureusement, je crains qu’ils ne risquent d’en boycotter quelques-unes. Pour l’instant, je me limiterai à citer un homme politique français qui, il y a quelques années, a dit au sujet de mon pays : “Ils ont manqué une bonne occasion de se taire.” Je leur laisse donc cette phrase à méditer.

Tomasz Orlowski, ambassadeur de Pologne en France

L’ex-premier ministre ukrainienne Ioulia Timochenko a été condamnée en octobre à sept ans de prison pour avoir signé avec la Russie, en 2009, un accord gazier jugé défavorable à son pays.


Source: LeMonde.fr

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