A l’occasion de la journée internationale de la Polonia du 2 mai, l’APGEF a le grand plaisir de publier un article revenant sur la première rétrospective consacrée aux migrations polonaises vers la France, de 1830 à 1980. Nous tenons à remercier très chaleureusement Mme. Nadine Lestrade pour la mise à disposition de son écrit, publié dans les ECHOS DE POLOGNE en mai 2011 et figurant sur notre site avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Du 2 mars au 28 août 2011, la Cité Nationale de l’histoire de l’Immigration présente, au palais de la Porte Dorée à Paris, la première exposition rétrospective sur les migrations polonaises vers la France, de 1830 à 1980.

Polonia, des Polonais en France s’appuie sur de nombreux documents d’archives filmées ou sonores, objets du quotidien ou artistiques. Pour la première fois, une collection fortement documentée fait prendre conscience aux visiteurs de la richesse de cette immigration.

La Grande Émigration

Plus de 9.000 Polonais quittent leur pays à la suite de l’échec de l’insurrection contre l’Empire russe en 1831. La France, terre d’accueil, patrie des Droits de l’Homme les accueille. L’intelligentsia, l’aristocratie se retrouvent à Paris autour du prince Adam Czartoryski. Celui-ci achète en 1843 le magnifique Hôtel Lambert, dans l’Ile Saint Louis, où il tente de créer une gouvernance d’exil, reçoit les esprits les plus brillants. Frédéric Chopin fréquentera cette cour qui considère Paris comme une deuxième capitale. A cette même époque naît la Bibliothèque Polonaise, 6 quai d’Orléans, puis en 1854 la Société Historique et Littéraire Polonaise. Le grand poète Adam Mickiewicz en est le premier Administrateur.

En s’installant à Paris, les familles polonaises aisées désirent que leurs fils soient instruits dans leur tradition. Dès 1842, une première école est créée à Châtillon sous Bagneux ; deux ans plus tard, elle s’installe à Paris, au 5 bd des Batignolles, d’où le nom « Ecole des Batignolles ».

Après l’éducation, les lieux de mémoire: le cimetière du Père Lachaise et celui du Montparnasse sont souvent choisis, mais celui de Champeaux à Montmorency compte plus de 500 sépultures polonaises. Adam Mickiewicz y est enterré jusqu’en 1890, puis son corps est réclamé à Cracovie. Tous les ans, en mai ou en juin, un pèlerinage commémoratif est organisé avec le concours de la Mission Catholique polonaise en France. Le siège de celle-ci jouxte l’église de l’Assomption, rue Saint-Honoré, qui est confiée aux Polonais par Monseigneur Affre en 1844. Ses recteurs sont nommés par le cardinal primat de Pologne.

La deuxième vague suit l’insurrection de 1863. Les documents présentés nous permettent de découvrir ces nouveaux arrivants. Les immigrants appartiennent à une population plus laborieuse, et plus marquée politiquement. Après l’échec de la Commune en 1870, le fait que des Polonais s’y soient illustrés les dessert aux yeux des Français. Mais durant la première guerre mondiale, les idées changent. Après la chute du tsar en février 1917, une armée polonaise voit le jour. Elle reste sous le commandement de la France. Georges Clemenceau soutient la création d’un état polonais. La Pologne sera reconnaissante pour cette attitude.

La “Der des Ders” et ses conséquences

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Photographie de Kasimir Zgorescki, année 1920-1930

Les pertes humaines de la grande guerre sont immenses. Pour se relever, la France a besoin de main-d’œuvre. Déjà, dès 1909, la Société polonaise d’émigration, établie à Cracovie, organisait le transfert vers la France d’ouvriers agricoles saisonniers. Après la guerre, la demande française se fait pressante, les contrats conclus avant guerre serviront de base à ceux établis par l’État. La convention d’émigration signée le 3 septembre 1919 permet à un prolétariat rural de partir trouver du travail. Il rejoint la France soit par voie maritime de la Baltique au Havre ou à Dunkerque, soit – et c’est surtout cette voie qui est privilégiée – par train, en provenance de Myslowice en Haute Silésie. A leur arrivée à Toul, les affectations se font pour un redéploiement sur toute la France, en fonction des besoins dans l’agriculture ou l’industrie. Si l’arrivée en France est souvent accompagnée d’humiliation due à la séance d’épouillage, et au port d’une pancarte autour du cou indiquant le lieu de destination, il faut noter que les contrats garantissent une rémunération égale à celle des nationaux de même catégorie. Un tiers de ces émigrés est orienté vers le secteur agricole.

Les travailleurs polonais se retrouvent dans toute la France à l’exception de la Corse et de la Bretagne. Plus de 507.800 travailleurs sont recensés officiellement en 1931. Ceux-ci n’hésitent pas à changer leur carte de travailleur agricole contre une carte de travailleur industriel. Les sociétés minières offrent à leurs employés un logement dans des cités et un petit jardin pour cultiver quelques légumes. Une nouvelle fois les photographies montrent combien il devait être rassurant pour ces exilés de se voir promettre un toit.

Au début des années 20, Henri de Peyerimhoff, secrétaire général du Comité central des Houillères de France implante un bureau de recrutement à Düsseldorf. Il recrute des mineurs polonais installés en Allemagne supportant difficilement la politique de germanisation de la République de Weimar. « Les Westphaliens » seront des milliers à venir en France. Venus en famille, ils ne cherchent pas à s’intégrer. Vivre à la polonaise, parler polonais reste primordial. Ils vont donc recréer des « petites Polognes » au sein des colonies ouvrières. Des journaux : « Wiarus Polski » à Lille, « Naradowiec » à Lens (disparaît en 1989) marquent cette spécificité. La catholicité de ces travailleurs les démarque des idées de la classe ouvrière qu’ils côtoient. Leurs aumôniers sont isolés au sein de l’Eglise de France qui n’accepte pas de création de paroisses étrangères. Souvent, ce sont des prêtres itinérants, qui ne visitent leurs ouailles qu’une fois par an.

L’école est vécue comme un lieu où l’enfant polonais perd ses racines pour devenir un petit français. Peyerimhoff négocie avec le gouvernement, en 1924, un accord autorisant l’accompagnement des élèves par un moniteur polonais. Il enseigne la langue le soir après la classe, trois heures par semaine.

Conserver son identité est plus qu’important. Des associations naissent dans différents domaines : sportifs, musicales, théâtrales. Réservées aux seuls Polonais, elles s’ouvrent par le biais de rencontres. Mais l’intégration ne se fait pas. La crise de 1929, en provoquant l’effondrement de l’industrie, va cristalliser l’hostilité des ouvriers français. Les mineurs polonais repartent par dizaine de milliers en 1934 1935, sans aucun soutien de la part des syndicats, et dans l’indifférence, si ce n’est le soulagement général.

L’exposition présente différents documents concernant l’immigration juive notamment une mallette de colporteur et une lampe de Hanukkah en argent car de nombreux juifs polonais s’installent en France dès 1881 et jusqu’en 1914. Un proverbe yiddish dit : « Heureux comme Dieu en France ». Ils s’installent dans les bassins miniers pour devenir artisans ou commerçants. A Paris, dans le Marais, autour de la rue des Rosiers se crée un microcosme culturel. En 1914, la synagogue de la rue Pavée est inaugurée. Son architecte est Hector Guimard. Les juifs polonais vivent en France mais ne sont pas intégrés par la communauté juive française. Seuls les artistes se mêlent à d’autres sociétés.

Durant l’entre deux guerres les migrants juifs vont s’installer autour de la rue de Belleville et de la porte de Clignancourt, ainsi que dans le XIeme arrondissement. Il est assez difficile de connaître leur nombre exact. En 1931, l’Ambassade de Pologne l’évalue à 50.000 personnes ; en 1940, ils seraient entre 80.000 à 90.000.

Pendant la guerre, le gouvernement de Vichy met en œuvre un statut des juifs calqué sur les thèses nazies. Les rafles et les déportations vont détruire des familles entières. Certains prendront les armes, préfèreront s’engager dans la Légion Etrangère plutôt que de rejoindre l’armée du général Sikorski.

La guerre et la vie

Le général Sikorski rejoint la France à l’invitation du président du Conseil Edouard Daladier. Son armée, formée à Coëtquidan, est constituée de Polonais venant de tous les horizons. L’État français s’oppose à l’enrôlement des mineurs et des métallurgistes; un certain nombre désobéira et s’engagera. Nombreux sont ceux qui résisteront. Le réseau « F2 » est organisé en premier : à sa tête, des officiers polonais, mais la base est française. Le POWN : Polska Organizacja Walki o Niepodleglosc (Organisation polonaise de lutte pour l’indépendance) est initié par le général Sikorski, son chef est l’ancien consul général de Pologne à Lille, Aleksander Kawalkowski; il  recrute dans toutes les couches de la société, et parmi les anciens élèves du lycée de Villard-de-Lans. Cet établissement, créé en 1939, accueillait les enfants de réfugiés polonais, en premier lieu à Paris, dès 1942 près d’Oloron-Sainte-Marie, puis en région grenobloise où se trouvent de nombreux réfugiés. 700 élèves fréquenteront le lycée.

A la fin de la guerre, la Pologne existe à nouveau mais subit le joug de l’empire soviétique; certains immigrés décident de rentrer. Les familles sont déchirées entre partir ou rester. La France signe des accords en 46-48 avec la Pologne pour ces retours collectifs.

En 1946 grâce au courage de Jerzy Giedroyc naît « Kultura ». Cette publication de l’Institut Littéraire s’installe à Maisons-Laffitte pour faire rayonner « polskosc » et traduire les œuvres littéraires majeures qui seront ensuite acheminées clandestinement vers la Pologne. Peu connu en France, ce cercle intellectuel aura une formidable importance pour les exilés.

Suivront des années difficiles où les migrations resteront peu importantes.

Puis dans les années 80, les Français soutiennent Solidarnosc avec cœur et enthousiasme. De jeunes Polonais diplômés vont émigrer mais leur nombre ne peut être comparé à celui des précédentes vagues.

poloniaLa dernière salle s’ouvre sur un portrait de Maria Sklodowska-Curie que les Français et les Polonais se disputent! D’autres grands noms polonais ont enrichi les sciences françaises : le docteur Babinski, élève de Charcot, Georges Charpak… Puis sont présentées des peintures de nombreux artistes venus en France: Wladyslaw Slewinski, ami de Gauguin, Jozef Pankiewicz… quelques femmes dont Olga Boznanska. Une vitrine émouvante est consacrée à Wilhelm Albert Wlodzimierz Apolinary de Warz-Kostrowitzki que les français connaissent sous le nom de Guillaume Apollinaire. Une autre salle propose une exposition d’œuvres du graphiste Roman Cieslewicz. Très inspiré par le surréalisme, le Pop Art, il aborde différents domaines : sérigraphies, affiches (beaucoup peuvent se souvenir des affiches faites pour les expositions Paris-Paris, Paris-Berlin, Paris-Moscou à Beaubourg), collages…Toutes ces œuvres interrogent ou surprennent.

De nombreuses manifestations sont organisées autour de l’exposition Polonia. Leur diversité et multiplicité, conférences, tables rondes, théâtre, cinéma, concerts, permettent d’apprécier la richesse de ce patrimoine culturel vivant. Intégrés mais non assimilés, ces artistes polonais ou d’origine polonaise nourrissent par leur particularité la diversité d’une société française qui se doit d’être ouverte sur le monde et non pas refermée sur elle-même.

Nadine Lestrade

Janine Ponty « Les Polonais en France » Editions du Rocher
Les Echos de Pologne n°65 septembre 2006

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